La scène se passe toujours dans mon Utopie. Je marche au bord du port fluvial, il fait nuit.
Une famille vient d'arriver par la navette du soir, les membres ont le regard encore hébété, comme si ils arrivaient mais se croyaient en train de réver, comme dans un monde irréel... Bon, c'est un monde irréel, mais souvenez-vous des regards des français évacués du Liban, des réfugiés du Darfour. Quand ces regards vous touchent, vous sentez que :
- Ces yeux ont vu des choses inhabituelles, et qu'on n'a pas forcément envie de les voir à son tour
- Ces yeux ont le reflet d'un sentiment d'inexorabilité, de fragilité face à la mort qui risque d'arriver de partout
- Ces yeux n'arrivent pas à croire qu'ils vont enfin être plus en sécurité.
Ils viennent d'émigrer dans mon Utopie pour fuir leur pays où une guerre civile vient d'éclater, sans que personne sur la planète ne s'en offusque, comme d'habitude. Ils ont quasiment tout laisser derrière eux.
Voici Rousseau et Abraham Maslow qui arrivent sur le ponton avec moi. Autant vous connaissez Rousseau, ou au moins vous en avez entendu parler, mais Abraham Maslow est quelqu'un de nettement moins connu, et qui a construit une pyramide... Si si ! Je vous jure ! Bon d'accord, il ne s'agit pas d'une vraie pyramide, elle est purement virtuelle, mais assez utile.
Rousseau et Abraham Maslow sont venus avec un brancard, afin de donner un coup de main aux secouristes déjà sur les dents. Rousseau et Maslow sont tout deux des humanistes, au sens noble. Je m'approche d'eux.
"Alors les gars, toujours en train de penser que l'Homme est naturellement bon ?
Rousseau : Ca va ! Tu vois ça c'est pas possible, tu sors une fois une phrase ya une paire d'années, et à écouter les gens qui te citent, tu n'as dit que ça. Les gens sont bons en général, après c'est comme tout, ya des tordus ! file moi la perf' "
Maslow : Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est qu'à partir du moment où on atteint un niveau suffisant dans la pyramide des besoins, on est peinard, ya pas besoin de se mettre à sadiser ses voisins !
hi : Alors attends deux secondes, je t'arrête, ta pyramide, je l'ai juste évoqué, tu peux la réexpliquer rapidement ?
Maslow : C'est assez simple. La base du concept, c'est qu'on doit avoir une base solide pour monter une pyramide, et que tant que la base n'est pas solide, on ne passe pas à la construction du niveau au dessus. Chacun des niveaux représente une catégorie de besoins nécessaires à l'être humain.
- La base de la pyramide correspond aux besoins de maintien de vie (épancher sa soif, sa faim, le sexe pour reproduire l'espèce, la nécessité de respirer...).
- Une fois ce niveau bâti, passons au niveau supérieur : les besoins psychologiques (sécurité, propriété, maîtrise du monde extérieur...)
- Puis en s'élevant encore d'un niveau : les besoins sociaux (affectivité, estime des autres, sentiment d'appartenance...)
- Au quatrième étage : Les besoins d'estime de soi (se sentir utile...)
- Enfin on atteint le seuil de la réalisation de soi, quand l'homme peut se transcender, se met à faire de la musique, de l'art, ses besoins esthétiques mais également sa compréhensoin du monde, de la science, mais par contre ce niveau n'a plus de limite. Cette recherche est alors une sorte d'aboutissement, mais il faut d'abord remplir toutes les conditions de niveau précédentes.
Tiens voilà un petit croquis"
Maslow sort un petit papier de sa poche :

"Le monde a quand même pas mal évolué aujourd'hui, beaucoup de gens ont dû atteindre cette dernière marche ?
Maslow : Ben en fait, certains y arrivent, d'autres non, la proportion de population aux différents niveaux de la pyramide dépend de tas de critères, très variables suivant les pays.
Mais de temps en temps, une dégradation impromptue arrive, ou bien on peut constater un développement humain important alors que des critères comme le PIB par habitant est très faible ! il n'y a pas vraiment de règle.
Cependant, quand une instabilité arrive, de suite il y a des risques. Et cette instabilité, l'Homme a du mal à s'y résoudre, d'ailleurs il ne doit pas s'y résoudre, comme le dit Nietszche, il faut avancer, évoluer.
Rousseau : Dans ces cas-là, face à des régimes qui ne garantissent plus la sécurité, qui créent artificiellement des classes supérieures, une oligarchie, alors les gens descendent dans la rue, plus ou moins vite, plus ou moins téléguidés, fanatisés, mais ce genre de chose arrivent, et la violence se cristallise. En Russie en ce moment, on peut se trouver dans un cas semblable, l'avenir nous le dira, mais que dire du reste du monde, je ne suis pas sûr qu'il y ait eu un seul moment de paix complète sur la planète depuis que l'homme existe. C'est presque une sorte de spirale infernale."
J'en reste bouche bée. C'est vrai que quand on n'y pense, il y a toujours eu des théâtres de conflit ou de rebellion sur la planète.
"Rousseau : Et quand une situation est trop insupportable pour un citoyen/sujet/membre/élément (rayer la mention inutile), il entre en dissidence, rejoint un mouvement car le groupe a plus de chance de s'organiser et de se faire entendre, et à partir du moment où le nombre atteint une masse critique..."
Karl Marx vient de nous rejoindre, et met la main à la pâte, pose un bandage.
"Karl Marx : ... La lutte des classes se met en place. C'est pas plus compliqué que ça. Le tout, pour que la société évolue afin de satisfaire l'évolution des individus, c'est que le mouvement de contestation se mette en place, que les dissidents soient entendus, et soit le message porte et tout se passe bien, soit rien n'évolue, et le politique laisse le champ libre à la violence...
Rousseau : ...Mais je ne crois toujours pas que de manière naturelle la violence soit la réponse automatique de l'Homme.
hi : Mais la violence existe. Cependant, c'est rapide comme raccourci intellectuel de rapprocher la violence de la dissidence. Ce qu'il faudrait en tirer, c'est que la dissidence reste un moyen d'évolution naturelle des sociétés, mais que la voie de la violence doit être évité, et peut être évité."
Nous finissons les premiers soins et voyons partir l'ambulance. Peut-être s'agissaient-ils de dissidents actifs, peut-être ont-ils simplement subi la situation, reste qu'une part de leurs vies est désormais anéantie.

hi
... et les votres